Biathlon
Entretien avec Thierry Dusserre
 
 
 
Jeudi 15 mars 2012
 
Après les mondiaux de Ruhpolding où de nombreux dauphinois ont brillé, les réactions de Thierry Dusserre
 
Le biathlon français a remporté un succès historique lors des Mondiaux de Ruhpolding avec huit médailles, trois en or et cinq en argent.

Quand des champions arrivent à de tels sommets, il faut toujours rendre hommage aux hommes qui les ont amenés à un tel niveau et dont on ne met pas assez le rôle en valeur.

On se souvient de l’importance de Christian Pfingstag dans la formation de Raphaël Poirée.

Or, sur les huit médaillés de Ruhpolding, six ont été formés dans le Dauphiné par Thierry Dusserre : Simon et Martin Fourcade, Marie-Laure Brunet, Marie Dorin, Sophie Boilley et Jean-Guillaume Béatrix.

Quelle motivation pour les jeunes du Pôle espoir de Villard-de-Lans qui se forment actuellement sous la direction de ce cadre technique qui vit sa discipline à 200%.

Voici donc un long entretien avec Thierry Dusserre qui nous explique ce qu'il a ressenti lors de ces mondiaux mémorables.
3 médailles d'or
Martin Fourcade en sprint
Martin Fourcade en poursuite
Martin Fourcade en mass start
5 médailles d'argent
Marie-Laure Brunet en individuel
Marie-Laure Brunet en mass start
Simon Fourcade en individuel
Relais dames (Brunet, Boilley, Bescond, Dorin)
Relais hommes (Béatrix, Fourcade S., Boeuf, Fourcade M.)
 
Quel regard portes-tu sur les résultats des Français aux Mondiaux de Ruhpolding ?

Beaucoup de fierté parce que cette génération est une nouvelle fois présente sur le rendez vous de l'hiver.
Dans la perspective des Jeux Olympiques de 2014, j'apprécie le fait qu'ils et qu'elles apprivoisent de mieux en mieux la pression qu'il y a autour d'un tel évènement. C'est la mise en avant de Martin, la confirmation de Marie Laure, Marie et Simon à ce niveau et c'est aussi l'arrivée de Sophie et Jean Guillaume.


As-tu noté des révélations ou des déceptions parmi tous les biathlètes internationaux qui ont participé à ces Mondiaux ?


Chez les hommes, ce n'est pas une révélation mais malheureusement pour nous la confirmation du Slovène Jakob Fak qui est lui aussi un athlète de championnats du monde capable d'être encore présent et de venir une nouvelle fois devancer Simon sur un individuel.

Quel a été pour toi le moment fort de ces Mondiaux ?


Il y en eu tellement des moments forts. Je retiens tout de même l'accélération de Martin dans l'avant dernière bosse quand il pose Bergman lors de la poursuite. Ce n'était pas Peter Northug mais cela y ressemblait.

Le dernier tour de Marie-Laure lors de la mass-start face à Berger et Mäkäräinen était bien aussi côté suspens.
Ces Mondiaux avaient plutôt mal commencé lors du relais mixte mais la réaction de Simon n'a-t-elle pas été remarquable, un exemple pour tes jeunes ?
Simon est quelqu'un qui vit pour son sport à deux cents pour cent. Comme à Vancouver, il a subi une pression qu'il n'arrive pas à contrôler, à un point que ça lui donne des vertiges. Plusieurs fois dans la saison, ça peut se produire et à chaque fois, ça se traduit par des tirs subis et beaucoup plus longs.

Les réactions intelligentes sans reproches des filles après le relais et les mots de Martin dans l'aire de départ du sprint ont été déterminants pour ce qu'a réalisé ensuite Simon sur cette fin de championnat. Je suis de nature optimiste et je pense que Simon a résolu ce problème et ne devrait plus connaître cette gène, en tout cas aussi importante, à l'avenir.

Le comportement des Dauphinois sur la coupe du monde est primordial quant à l'influence que cela peut avoir sur le groupe. Par rapport à la mésaventure de Simon, j'ai Julie Gleizes qui passe à côté de son sprint aux Contamines le week-end dernier et qui gagne la mass-start le lendemain en déclarant au micro, ligne d'arrivée franchie, qu'elle avait trouvé en elle la ressource pour rebondir grâce à Simon : "Si Simon était capable de le faire, alors il fallait suivre son chemin."
En permanence, je m'appuie sur les athlètes de la coupe du monde et de leur actualité pour la préparation mentale du groupe d'entraînement du Pôle espoir. Je suis vraiment plus que satisfait que Simon ait réagi parce que nous faisons un sport de tête où nos pensées et nos croyances sont déterminantes quant à notre réussite. La peur que Simon subissait, et j'ai envie d'en parler à l'imparfait maintenant, ne doit pas et ne peut pas être contagieuse. Si la peur habite l'athlète, alors au revoir la performance.

Dans les huit Français qui reviennent avec des médailles, on trouve Martin, Simon, Jean-Guillaume, Marie-Laure, Marie et Sophie, six biathlètes que tu as formés. Qu'est-ce que ça t'inspire ?

On peut même rajouter Laure Soulié, l'Andoranne, qui réalise sa meilleure saison avec une régularité constante entre la 25ème et la 40ème place sur la coupe du monde.

Cela m'inspire surtout que c'est possible. Même si la concurrence est de plus en plus grande, même si cela va de plus en plus vite, nous sommes dans le bon wagon. Je vais enlever Martin, (et il ne sera peut-être pas content de lire ça), parce que pour moi, il n'est pas dans la norme, c'est celui qui est arrivé dans la discipline avec au départ le plus de qualités physiques.

Tous les autres, pour reprendre le titre du livre de Raphaël, ne sont pas nés champions mais ils le sont devenus. Ce sont tous des acharnés de travail. Les Pyrénéens sont arrivés de chez eux avec en plus par rapport aux autres Dauphinois l'envie de réussir, l'envie de mener au bout le projet qu'ils avaient en tête. A partir de là, tout le groupe a travaillé. Simon a amené les premiers gros résultats chez les jeunes et les juniors, Marie, Marie-Laure, Sophie en ont fait de même. Simon et Marie Laure ont rapidement pu intégrer la coupe du monde, Jean-Guillaume est devenu lui aussi champion du monde chez les juniors, Martin l'a été sur le biathlon d'été. Ils n'ont pas tous été sélectionnés à Vancouver, mais les résultats de ceux qui étaient là-bas ont fait avancer tout le monde.
J'ai des tests de référence et j'ai dans le groupe actuel des gars et des filles qui devancent les performances de ce qui ont brillé à Ruhpolding. S'ils continuent à travailler et s'ils suivent une progression normale, ils devraient logiquement prétendre à de tels résultats. La prudence est cependant de mise, les médailles ont été décrochées au prix de très bons temps de skis et d'excellents tirs. Marie-Laure et Simon vont chercher l'argent avec à chaque fois des 19/20. Les balles de pioches sur les relais n'ont presque pas été utilisées.
Une chose est sûre, ces résultats donnent du crédit et de la confiance à ces athlètes et à la préparation finale des entraîneurs nationaux. C'est plutôt de bon augure pour les grands rendez-vous à venir.

Quelle résonance ces résultats peuvent-ils avoir sur le biathlon français et particulièrement dauphinois ?

Ces résultats crédibilisent le système mis en place il y a dix ans et dans la continuité de ce qui existait auparavant. Depuis, il y a eu Turin, Vancouver, tous les championnats du monde seniors et juniors où à chaque fois cela s'est bien passé pour les différentes équipes de France avec des Dauphinois mais aussi avec d'autres. Le biathlon a des arguments et intéresse les jeunes et pas seulement chez nous. Il intéresse les jeunes en France mais aussi à l'étranger. La concurrence est grande de partout, en biathlon challenge, en IBU Cup, en coupe du monde, cela skie de plus en vite à tous les niveaux. Cela tire de mieux en mieux, je ne vais pas revenir sur le bilan tiré après les Jeux Olympiques de la jeunesse, mais un des constats aujourd'hui est que les étrangers tirent de mieux en mieux même chez les plus jeunes et nous sommes pénalisés par nos tirs.

Nous devons mieux nous structurer. La priorité quand je suis arrivé en 1998 était de construire des stades de biathlon permanents. Cela a été fait chez nous à Vassieux-en-Vercors, mais aussi de partout en France, aux Plans d'Hotonnes, à Bessans, à Arçon, à Prémanon et d'autres projets sont en cours chez nous à Corrençon mais aussi aux Contamines, à la Féclaz….
C'était une époque où l'équipe nationale pour s'entraîner sur un stade digne de ce nom devait s'exiler à l'étranger. Aujourd'hui presque tous les Pôles espoirs peuvent bénéficier d'un stade d'entraînement. Ces infrastructures ont apporté un plus à la discipline. Mais ces stades n'ont fait que rattraper un retard que nous avions pris sur nos voisins européens. Aujourd'hui, nous devons faire évoluer notre filière, le PES est peut être la solution.
En deux mots, le PES c'est faire entrer au pôle espoir les jeunes dès la classe de troisième (les athlètes dès la catégorie cadets1). C'est une classe en plus de celles qui existent actuellement. Nous devons répondre aux craintes des entraîneurs de clubs et faire attention de ne pas casser les dynamiques de groupe présentes dans chaque club mais pour le biathlon, je vois cette évolution comme une aubaine, les clubs ne peuvent pas tout faire ou n'ont pas forcément la volonté et les moyens de tout faire.
A la question, "pourquoi nous tirons mal ?", la réponse est simple : nous commençons trop tard. Le meilleur tireur chez les jeunes en France actuellement est Clément Dumont, fils de Christian Dumont, et ce n'est pas génétique ou lié au hasard, Clément a eu une carabine dans les mains bien avant ses adversaires, c'est tout.

Aujourd'hui, la plupart des clubs ne font pas ou ne font pas assez tirer, et je ne fais pas assez tirer chez les cadets1. Quand un cadet 1 se présente aux championnats de France de biathlon avec 10 séances de tir derrière une 22 LR, c'est ce que je propose avec le groupe d'observation du comité régional mais cela ne suffit pas. Un exemple cette saison avec deux athlètes de qualité (rapides sur les skis) qui, après un an de pratique en seconde ont mis une balle sur dix sur la première épreuve des Championnats de France. Ce n'est pas seulement de leur faute... pour moi nous devons passer la vitesse supérieure au niveau de l'initiation dans les clubs et au niveau du nombre de séances de tir chez les cadets. Dès la catégorie des poussins, on peut faire du travail intéressant, les jeunes assimilent vite à cet âge. Le travail à partir de cet âge amènera des compétences et de la régularité.
Mon discours autour du travail dans les clubs a toujours été de les féliciter et de leur demander de travailler en priorité la vitesse de déplacement parce que c'est l'arme fatale pour un biathlète de haut niveau et parce que sans cela on ne peut prétendre à rien. Le biathlon attire de plus en plus d'athlètes rapides, chez nous, en France et à l'étranger, la différence de vitesse de déplacement à haut niveau entre un fondeur et un biathlète se réduit. Même si au final, le rassemblement national minimes s'est plutôt bien passé pour nos minimes, j'ai eu l'impression que sur la manche régionale de Chamrousse, nous avions jeté dans une piscine des jeunes de certains clubs à qui personne n'avait appris à nager.
Le biathlon ne doit pas continuer à être une discipline que l'on ne pratique presque pas à l'entraînement. Notre circuit régional chez les petites catégories comporte 4 compétitions, le nombre est satisfaisant. Cette année, à cause du grand froid, on a dû annuler une des ces manches que nous n'avons pas casé ailleurs dans le calendrier régional parce que je n'ai pas eu le soutien d'une grosse partie des entraîneurs de clubs. Là encore, il y a un décalage entre ce que les jeunes aimeraient qu'on leur propose et ce qu'on leur a offert. La concurrence et l'évolution de notre sport fait qu'il faut, sans que la séance de tir ne remplace une séance physique, intégrer régulièrement des séances de tir à air comprimé. Il faut continuer à travailler en bonne intelligence, créer des clubs de biathlon ne constitue pas selon moi une solution. Le haut niveau est en constante évolution et nous devons nous adapter pour rester parmi les grosses nations de la discipline. Les effectifs dans les petites catégories chez nous sont en progression et le biathlon est une des raisons pour lesquelles les effectifs augmentent. Le biathlon intéresse parce qu'il est ludique mais il intéresse aussi parce que notre équipe de France brille. Le jour où les résultats à haut niveau baisseront, cela aura aussi des répercutions au niveau de la demande et des effectifs dans les clubs. Soyons bons et vigilants.
 
La France a retrouvé une belle génération de biathlètes mais au regard des effectifs dans les catégories juniors et particulièrement juniors dames ne faut-il pas s'inquiéter ?

Suivre des entraînements dans une filière de la FFS, quel que soit son lieu a un prix et demande des sacrifices.
A partir du moment où l'athlète décroche sportivement, il change de voie et c'est compréhensible. Les athlètes qui entrent en seconde sont tous à potentiel.
Quatre ans après, je rencontre trois types d'athlètes :
- celui qui est en Equipe de France juniors et qui continue sur cette voie
- celui qui est aux portes des équipes et qui continue une, deux, trois années pour essayer et parvenir parfois à raccrocher le wagon
- La troisième catégorie est malheureusement celle des athlètes qui arrêtent la compétition. Ce sont des athlètes que l'on ne revoit pas, mais pour la plupart courent encore au niveau régional, sur les longues distances et viennent souvent aider pour l'organisation des compétitions locales.

Le haut niveau est ainsi fait, et malheureusement, tous les athlètes ne peuvent pas y parvenir sinon ce ne serait pas du haut niveau.
Les Pôles espoirs fonctionnent pratiquement tous avec des classes à horaires aménagés. La terminale correspond à la catégorie jeune 3 en biathlon et junior 1 en fond spécial, les athlètes pas assez performants sportivement décident de s'orienter dans la majorité des cas vers des études universitaires et abandonnent la pratique de haut niveau sans obligatoirement heureusement arrêter la pratique sportive.


Que penses-tu de la volonté de Martin de vouloir s'aligner aux Mondiaux de ski de fond en 2013 ?

C'est courageux et à l'image du sportif qu'il est. Martin est joueur et aime les défis. Je crois qu'il est capable d'y briller mais il faudra être dans un bon jour. Il va tout faire pour y être performant et s'alignera sur un relais s'il sent que les autres athlètes adhèrent au projet et s'il amène un plus à l'équipe. Je suis de près le fond spécial, et ce jour-là c'est sûr, je serai devant ma télé.

 
Au vu des résultats que tu obtiens dans le Dauphiné, n'as-tu pas envie de t'investir au niveau de l'Equipe de France ?

Les raisons pour lesquelles je ne veux pas entraîner l'équipe de France sont nombreuses. En équipe nationale, tu es soit entraîneur de tir, soit tu t'occupes de la préparation physique. Pour moi, il y aurait une grosse frustration, je m'occuperai soit de l'un, soit de l'autre et moi, j'adore m'occuper de la préparation physique et de l'apprentissage du tir qui est fortement lié à la préparation mentale et à l'évolution de l'athlète.

De plus, le cordon ombilical n'est pas coupé avec le groupe qui a brillé à Ruhpolding. Ma façon de m'investir au niveau de l'équipe de France, est de les suivre, avec les juniors du groupe comité, les matins quand ils sont chez eux sur le Vercors entre deux stages ou deux compétitions.

C'est au niveau d'un club ou d'un pôle espoir que la progression est la plus importante et que l'entraîneur a le rôle le plus intéressant à jouer. Si je pense à tous les entraîneurs que j'ai eus, ils étaient tous dévoués mais deux sortent du lot :
> Christian Phinstag, mon entraîneur au comité régional parce que c'est lui qui m'a appris à skier et à tirer, je suis entré en équipe de France, grâce à lui, je savais faire.
> Le deuxième, c'est David Moretti. J'arrivais de Saint Martin en Vercors et je n'avais seulement vu des Russes, des Norvégiens, des Allemands…. qu'à la télévision. Sa personnalité, son discours et son approche mentale de la compétition m'ont permis d'atténuer mes appréhensions dans ce contexte hostile et fait que j'ai su faire plus souvent et su parfois élever mon niveau pour faire de moi un heureux médaillé (grâce aux copains aussi…)
 
Vois-tu arriver dans les jeunes que tu entraînes de futurs grands champions ?

C'est aussi pour cela qu'entraîner l'équipe de France ne m'intéresse pas.

J'ai actuellement au lycée de Villard de Lans un groupe à potentiel. Cinq filles sélectionnées aux championnats du monde cet hiver. Une vice-championne du monde junior, deux médaillées aux Jeux Olympiques de la Jeunesse. Elles ne seront pas toutes en Equipe de France senior, mais pour l'instant ce sont des athlètes qui s'épanouissent et qui vivent bien ce qu'elles font. Il ne faut pas leur mentir, il reste encore des marches à gravir.
J'ai déjà eu par le passé des athlètes de ce niveau qui, pour différentes raisons, ne sont pas allés plus haut. Ils vont devoir continuer à travailler et à progresser pour faire leur place et avoir dans le viseur 2018.

Les gars ne sont pas en reste. Le potentiel est là même si le bilan est mitigé car leurs résultats ont été trop irréguliers cette saison. Je ne fais pas partie des entraîneurs qui affirment que l'on forge ses victoires dans les défaites, mais je suis certain que ce groupe est loin d'avoir tout montré.

En plus de ce beau groupe, une grosse délégation féminine risque de débarquer au Pôle espoir avec l'envie d'imiter leurs aînées. Même si, et c'est bien ainsi, certains vont se diriger vers le fond spécial, une belle génération de minimes arrive également. Le plus beau stade de France va être construit à Corrençon en Vercors cet été ; je vais maintenant bénéficier, à cinq minutes du Pôle espoir, d'un outil qui va me rendre facile l'entraînement au biathlon.

Bref, je ne devrais pas m'ennuyer dans les années à venir…. et les meilleurs n'ont qu'à bien se tenir, car même si ils et elles ont encore de belles années devant eux, la relève locale se prépare…